L’Algérie et la démocratie. Lahouari Addi.

Dans cet ouvrage, Lahouari Addi, propose une approche analytique qui permet de mettre à mal les préjugés, les illusions et de relativiser le regard ethnocentrique, afin de mieux comprendre la complexité de la situation algérienne. Revenant sur l’histoire contemporaine de l’Algérie, l’auteur montre que le processus de démocratisation au sein de ce pays rencontre encore des obstacles particulièrement redoutables.

Auteur : Elsa Massart

L’approche de Lahouari Addi a cette originalité que, pour tenter d’apporter des explications à la situation algérienne, l’auteur analyse à la fois la logique du système de pouvoir, qui a cherché à instrumentaliser l’ouverture démocratique pour se légitimer, et celui des mutations qui ont bouleversées la société. Ainsi, à travers cet ouvrage, ressort le constat que dans une société traversant une situation de crise, aux prises à l’extrême violence, la démocratie apparaît comme un réel défi.

I Les origines de la crise

On impute facilement à l’islam, les images de violence qui nous parviennent d’Algérie. Mais, l’analyse de la situation nationale, montre que la religion est loin d’être la cause première de cette violence. De fait, après les sanglantes émeutes d’octobre 1988, l’Algérie a tenté une ouverture démocratique pour réaménager son régime de parti unique dans le sens du pluralisme. Mais de puissants obstacles ont barré la route à ce processus de démocratisation : la culture politique imprégnée de populisme, la crise économique, l’absence d’un espace social sécularisé et l’obsession des dirigeants de se maintenir au pouvoir, ont été d’autant de facteurs défavorables à la transition démocratique.

A la décolonisation en 1962, les Algériens expriment la volonté de construire un Etat moderne, issu du peuple et à son service. Ainsi, le régime promet de réaliser un Etat généreux, nourricier, protecteur et juste tout en reprenant l’idée nationaliste du FLN, selon laquelle le peuple doit être uni et il refuse la limite institutionnelle du pouvoir.

Mais ce projet populiste d’un Etat paternaliste, d’une société une et unie porte en lui les contradictions faisant obstacle au processus de modernisation de la société. Ces contradictions apparaissent au grand jour après la crise des hydrocarbures de 1986 et plus précisément lors des émeutes de 1988.

D’abord, les hommes au pouvoir, malgré la volonté affichée de protéger le peuple, ont en fait la volonté de servir leurs intérêts propres : garder le pouvoir comme un bien privé et échapper au contrôle populaire. L’objectif final est l’accès et le maintient au pouvoir. Or, le pouvoir politique ne doit pas être vu comme une fin en soi, mais comme un moyen. Mais, pour qu’il devienne objet de compétition publique, autrement dit pour le « déprivatiser », il faut que la société prenne conscience que la fonction publique ne doit pas être utilisée à des fins privées.

Ensuite, l’idéologie populiste mythifie le peuple, le considère comme une entité politique homogène, où les individus ne seraient pas capables d’avoir des intérêts divergents. Ainsi, dans cette utopie de « la famille nationale unie » il n’y a pas possibilité de divergence politique, de conflictualité. Nous pourrions voir dans ce refus du conflit, un moyen d’éviter le déchainement de la violence dans la société. Mais au contraire, le conflit institutionnalisé renvoie, selon la définition de Dahl, à la mobilisation par les acteurs, des ressources politiques pour un rapport de force non violent.

En refusant le conflit, l’idéologie populiste nie donc le politique. Ceci va entraîner l’apathie du peuple soumis à l’Etat tout puissant et qui se révolte de façon sporadique quand des catégories de la population estiment qu’elles sont lésées dans la distribution des biens. Ces révoltes par le fait qu’elles ne sont pas institutionnalisées, peuvent prendre des formes très violentes.

Ainsi, les émeutes de 1988 et la violence au sein de la société algérienne illustrent ces contradictions qui découlent du populisme, produit historique de la société algérienne.

Les dirigeants algériens prônant l’idée d’un Etat paternaliste, assignent à l’économie l’objectif d’effacer l’injustice dans la répartition des richesses matérielles et faire disparaître la pénurie des biens. Mais en 1986, la crise des hydrocarbures provoque un bouleversement et prive l’Etat des retombées de la rente pétrolière, ce qui lui interdit de subventionner plus longtemps la paix sociale.

Egalement, dépendants du capitalisme mondial, les dirigeants se révèlent incapables de mettre en oeuvre un « modèle algérien de développement » et se montrent impuissants à promouvoir le « nouvel ordre économique international » qui devait permettre au pays de se protéger des puissances occidentales.

De plus, l’armée algérienne considère que c’est à elle de diriger l’Etat. Croyant renforcer le pouvoir, elle élimine donc toute opposition pour éviter les obstacles à l’objectif de modernisation du pays.

Par conséquent, se produit une rupture de compromis social : l’arbitraire, la corruption, le clientélisme nourrissent une bureaucratie aussi parasitaire qu’inefficace. Les dérives du régime pouvant n’être dénoncées qu’à la mosquée, la religion devient un puissant vecteur de contestation sociale.

L’univers politique d’après l’indépendance n’offre finalement à l’Algérien, que le choix entre appartenir aux réseaux clientélistes ou obéir au leader. La pesanteur de la tutelle exercée par les élites étatiques civiles et militaires a pour conséquence de susciter l’émergence d’une multitude de réseaux déterminés à peser sur le changement social et politique. C’est ainsi que le mouvement islamiste va gagner sa popularité. Son discours basé sur la justice sociale, trouve un écho dans les masses populaires qui demandent un Etat idéal, servi par des fonctionnaires désintéressés et à l’écoute des plus démunis. Les islamistes apparaissent comme le « Prince » qui redistribuera la richesse et rendra la justice.

Cependant, comme le pouvoir n’est pas vu comme un lieu vide où sera élu un représentant, l’opposition islamiste, lutte seulement pour déloger les dirigeants du pouvoir, alors que l’enjeu démocratique porte sur le fondement du pouvoir.

II L’Algérie face au défi démocratique

La démocratie n’a de sens que si la société prend conscience des contradictions qui la traversent et accepte de leur donner une traduction politique.

Nous pouvons donc nous demander si la société algérienne a les moyens idéologiques pour se penser comme société civile, autonome de l’ordre naturel et divin, prête à fonctionner sur le mode des droits inaliénables de l’individu et non plus sur les devoirs et le culte des ancêtres.

Le principe même de l’Etat moderne est avant tout, d’assurer la liberté et la sécurité de l’individu, même si ce dernier a des opinions différentes de la majorité. Mais, on constate une forte contradiction dans la société algérienne qui d’un coté, aspire à la modernité politique en ce sens qu’elle souhaite devenir acteur du champ politique, mais de l’autre, refuse l’émergence d’une conscience critique des pratiques sociales. Des présupposés affirment que ces dernières imposées à l’individu musulman, sont la cause de l’Islam. En réalité, il n’y a pas de contradiction entre l’islam et la modernité, mais plutôt avec le caractère « public » de la religion, laquelle est vécue comme un fait social de groupe et non comme une spiritualité privée. En effet, pour apparaître le processus de modernisation doit s’imposer contre la religion comme mode d’organisation politique ou de légitimation du pouvoir. Il ne s’agit pas de défaire la conscience religieuse, de s’opposer aux textes ou encore de marginaliser la religion, mais de limiter cette dernière à la sphère privée, c’est-à-dire, d’établir une séparation entre le sacré et le profane.

Toutefois, ce passage de la religion au domaine « privé » n’est pas sans difficulté puisqu’il suppose une profonde rupture dans les représentations collectives et dans la conception du lien social, libérant l’individu des structures imaginaires communautaires. Ce passage doit être l’objet d’une aspiration de toute la société au-delà de la simple élite.

Pour accéder à la modernité politique, l’Algérie doit donc séculariser la conscience religieuse, « dépolitiser » la religion, tout en réorganisant la société sur la base du pessimiste anthropologique (idée que l’homme est mauvais) de Hobbes, Kant…pour que la communauté ne soit plus vue comme un corps dans lequel tous les individus ont les mêmes opinions. Ainsi, pourra naitre le conflit politique entre des individus autonomes qui veulent faire valoir leurs droits et accéder à la souveraineté à la place de Dieu.

L’ouverture politique décidée après octobre 1988, était donc dans son principe même, vouée à l’échec. La démocratisation était vue non comme le changement radical de régime, mais comme la mise en place des institutions pluralistes sans remise en cause du rôle prééminent de l’armée dans le système politique, qui détenant le monopole de la violence au détriment de l’Etat, se battra pour défendre la vie de ses membres et pour garder le pouvoir.

La méfiance des acteurs politiques entre eux, laquelle est en relation avec la conception de la politique comme résultat de la force et de la ruse, bloque l’élaboration d’un pacte civique. Aucun des protagonistes politiques ne veux dialoguer. La société algérienne serait, selon les termes de Hannah Arendt, dans une situation « prépolitique », préférant à la compétition pacifique pour le pouvoir, le règlement des différends politiques par la violence. Ainsi, le conflit entre les islamistes et l’armée, n’a pas pour enjeu le passage du « prépolitique » au politique -principe de la modernité- il n’oppose pas deux conceptions différentes du pouvoir.

Le mouvement islamiste pose la question de la légitimité du pouvoir, mais ne veut pas changer le régime. Il exprime la volonté des masses populaires d’investir le champ politique, de manifester leur existence face à un système politique autocentré sur une élite dirigeante. Les acteurs de ce  mouvement sont donc le produit de la modernité de par leur comportement politique vis-à-vis du pouvoir central et de par leur le contenu de revendication sociale, mais ils n’ont pas de projet politique.

En fait, au regard de l’histoire des sociétés musulmanes, il apparaît que ce qui a manqué dans les pays musulmans, contrairement aux occidentaux, ce n’est pas tant le raisonnement que son usage public. Des intellectuels musulmans ont bien eu des idées, mais elles n’ont pas eu de prolongement car n’ont pas été relayées par les forces sociales, à l’instar de la bourgeoisie et du prolétariat en Europe.

**

Pour conclure, nous pouvons dire que dans l’immédiat, l’islam est un obstacle à la modernité et à la démocratisation de l’Algérie. Mais, malgré l’image que donne l’islam, servant à couvrir la cupidité, l’égoïsme et la brutalité, il ne faut pas se contenter de chercher dans cette religion, les causes de l’échec de la modernité politique. Mieux, est de tenir compte des dynamiques historiques et des contradictions, qu’illustrent d’ailleurs l’islamisme. De fait, ce dernier n’est pas l’expression d’un retour à la tradition, mais le produit contradictoire de la modernité résultant de l’évolution historique.

La société  algérienne restera donc dans l’incapacité à penser, à imaginer un projet moderne en articulation avec son passé, sa culture et sa religion, tant  que l’islam politique suscitera l’illusion qu’il est possible de reconstruire l’âge d’or de l’islam sur le modèle de la chari’a (loi islamique).

Finalement, le processus électoral ne suffit pas pour établir la démocratie, l’Algérie doit adopter un système de valeurs qui constituent l’idéologie démocratique. Elle a besoin d’un pacte civique dans lequel tous les courants politiques s’engagent à renoncer à la violence qui « excite la bête immonde logée en tout homme, et que la culture démocratique domestique ».

Category: Non classé | Tags: , , , , Comment »


Leave a Reply



Back to top