L’acte de vote. Yves Déloye et Olivier Ihl.

L’ouvrage d’ Yves Déloye et Olivier Ihl s’attache à un objet de la science politique qui suscite de nombreuses productions mais rarement en tant que tel. En effet, pour les politistes le vote n’avait d’intérêt que pour le résultat politique qui en découlait et l’ensemble des conséquences que cela provoquait. Pour les sociologues, l’attention était portée sur ses déterminants. L’ouvrage L’acte de vote, revient sur ce rituel routinisé des démocraties modernes, cette pratique éphémère qui s’inscrit dans le quotidien de la communauté citoyenne et qui scande justement l’appartenance à cette communauté autant que la vie politique. Refusant le schéma d’une histoire naturelle et linéaire de la démocratie, les auteurs s’intéressent à l’acte de vote par le biais d’une démarche au carrefour de la sociologie voire de l’anthropologie, de l’histoire et de la science politique. Car la pratique électorale, cristallise ses enjeux et ses débats, revêt l’ensemble des valeurs qu’elle porte, légitime le régime politique, en bref, le vote incarne la démocratie.

Auteur : Jonathan Bocquet

Nous verrons dans une synthèse non linéaire de l’ouvrage comment les auteurs tendent à analyser le vote comme un outil pacificateur de l’espace public, c’est-à-dire comme l’instrument garantissant l’échange raisonné et dépassionné propre à l’idéal démocratique. Nous étudierons aussi comment elle a été construite dans des cadres normatifs. Nous observerons, comment elle a fait l’objet d’un apprentissage par les citoyens qui ont du se l’approprier. L’idée sera de nous interroger sur les conditions de productions et d’émergence des règles encadrant la pratique électorale ainsi que sur le sens de cette pratique.

Les auteurs tentent d’interroger le sens de l’acte électoral en lui-même, se détachant des études plus fréquentes sur les résultats électoraux, et leurs déterminants. Le vote apparaît comme un acte évident, une pratique dont il serait inutile de questionner, et l’analyse électorale se déporte généralement sur ses modalités. Au contraire, l’idée est ici de revenir sur la dimension symbolique de l’acte électoral, en revenant sur l’ensemble des étapes d’une opération aujourd’hui routinisée mais dont l’usage s’inscrit dans des dispositions matérielles et symboliques concourant à lui donner une signification sociale en dehors du contenu même du bulletin. En mettant en lumière le vote comme rituel politique, on peut très vite souligner le caractère sacré qu’il revêt dans nos démocraties. Cet aspect se reflète à travers divers éléments dés l’apparition du suffrage universel et perdure encore aujourd’hui. L’analogie religieuse est aisée entre l’isoloir et le confessionnal, l’urne et le tabernacle, Etc.. La disposition géographique des salles de vote, la solennité exigée et entretenue à l’intérieur de celles-ci. Tout concourt à une sorte de vénération envers le bulletin et un certain mysticisme autour de l’acte de vote.

L’acte de vote est avant tout une opération matérielle consistant au dépôt dans l’urne par l’électeur d’un bulletin. Celle-ci se déroule, dans un « cadre primaire » selon l’expression de Goffman, c’est-à-dire une construction normative qui donne sens à une réalité sociale et influence les acteurs. « C’est au croisement de ces gestes, de ces techniques, de ces formalités et de ces attitudes, que se situe l’action propre de la norme électorale comme fondement d’un ordre symbolique du vote ». L’urne joue un rôle clé, dans la définition implicite du lien social, l’idéal de rationalité politique, et l’anonymisation du vote. L’introduction du bulletin dans l’urne fait parfaitement écho à « l’inclusion civique » de l’électeur. L’élection « traduit la souveraineté d’une conscience collective : celle d’un peuple envisagé comme une figure toute puissante, consciente de ses droits et de ses devoirs, et surtout impatiente de manifester sa volonté politique. »

Le bulletin de vote n’est pas plus dépourvu de son caractère providentiel que l’étaient les dés. De l’urne sort un jugement sacré et infaillible, tel l’oracle de Delphes. Elle fera l’objet de la même dévotion. « Devenue par métonymies successives, l’équivalent métaphorique de l’idée de démocratie et de liberté, l’urne pouvait s’affirmer au 20ème siècle comme l’indépassable horizon de la politique moderne ». L’urne mêle les opinions particulières pour faire ressortir une identité commune.

Plus généralement, c’est la pratique du vote qui est sacralisée. Dans les discours formels ou informels, les professions de « foi », ou encore les tracts, les métaphores religieuses construisent une opposition normative binaire entre bon citoyen et le « déserteur électoral ». comme le bon croyant et le mauvais croyant. Rien d’étonnant donc que radicaux anti-cléricaux et moralistes catholiques défendent côte à côte l’acte de vote. Au fond, il convient de faire comprendre que le vote engage la destinée de la France. La dramatisation du choix électoral est à la hauteur de l’enjeu. « Pour survivre le vote doit être une institution « motivée » à la fois habilitée, codifiée et investie ». C’est tout le travail de légitimation qui s’opère dés la mise en place du suffrage universel et perdure encore aujourd’hui à l’approche de chaque scrutin. Si l’opinion des élites entend s’en passer pendant le suffrage censitaire, il faut en revanche éduquer les nouveaux électeurs trop passionnés, et pas toujours au fait de la « chose » politique. L’affirmation du principe « un homme une voix » était d’ailleurs tout sauf évident et est loin de faire l’unanimité au 19ème siècle. N’est ce pas aller contre le bon sens que de donner autant de poids à la parole d’un juriste et celle d’un maçon ?

(La perception de l’acte électoral évoluera évidemment au cours du temps. La sociologie électorale viendra déconstruire cette « opinion collective » ; Le vote ne sera plus seulement un soutien pour un candidat, mais de nouveau considéré comme l’expression d’une opinion. Puis, même, d’un instrument de communication directe entre l’électeur et l’élu)

Car l’enjeu du vote dépasse le simple choix d’un candidat pour une fonction. L’élection renvoie aussi à une mise en scène de l’unité nationale. Toute la population va procéder au même rituel, dans les mêmes établissements publics (mairies, écoles,..), dans la même journée (ou semaine pour certains scrutins au 19è siècle). L’unité d’action, de lieu et de temps concourt à un sentiment d’unité nationale et l’affirmation d’une communauté de destin qui s’incarne dans les résultats électoraux. Dans le même temps, l’électeur affirme, en votant, son identité de citoyen membre de cet espace national. L’essor de l’Etat-Nation, au moins en France, est intimement lié à celui de la démocratie. Le suffrage universel renvoie à un individualisme démocratique qui exhorte l’esprit éclairé et la raison de l’électeur. L’homme devenu citoyen vote pour le bien de tous sur des principes rationnels, détaché de toutes passions, et avec pour seul souci, le bien de la communauté. Le vote est un choix individuel collectif.( C’est aussi « un acte secret en public ».)

Collectif, parce que l’opinion de l’individu n’aura aucune incidence. Les raisons de son choix lors du vote, les critères qu’il a utilisé pour se décider, n’auront aucun écho lors du dépouillement. Seuls, l’opinion nationale sera entendue, et celle-ci sera construit sur les agrégats des millions de voix dépouillées. L’individu se fond dans la communauté d’où on ressort une opinion globale. Il s’agit « de la fonction cognitive de ces instruments statistiques ‘notamment les étiquettes et les sigles partisans) qui transforment la pluralité sociale des électeurs en unité politique. » Si le suffrage universel semble aujourd’hui correspondre à l’idéal démocratique par le simple fait que tous les citoyens peuvent s’exprimer dans les urnes, cette observation vient remettre en cause l’évidence.

L’action majeure du vote est « d’effacer la diversité des points de vue individuels en la soumettant à un langage juridique et politique aux règles rigoureuses. Assez curieusement, le suffrage tend plus à abstraire le social du politique qu’il n’œuvre à les réunir. » ; On peut se demander si l’acte de vote est collectif ou individuel. La vision idéalisée de l’électeur tend à effacer son appartenance sociale en affirmant son appartenance citoyenne. Il doit penser en termes universels.

Mais en s’interrogeant sur les motivations au 19ème siècle qui ont poussé à adopter le suffrage universel, on constate qu’en dehors de la philosophie des lumières et de l’idéal humaniste, une large part de l’argumentation en faveur du suffrage universel considère le vote comme le meilleur rempart aux événements violents qu’a connu les sociétés française depuis la fin du 18ème siècle. A l’heure ou se développe la psychologie des foules, le vote tend à apparaître comme un bon moyen de canaliser les passions et les humeurs d’une population instable. Au fond, le suffrage universel doit civiliser les français. « On oppose à la rhétorique vindicatoire de la force ou de la révolte une autre scénographie : celle d’une adhésion silencieuse et abstraite par laquelle s’établit le mécanisme politique de la délégation ».

L’élection légitime le pouvoir de l’Etat, et fabrique une décision collective. La force du vote est d’ « exprimer une solidarité sans consensus ». Les grands chiffre électoraux, nouveau langage du politique selon les auteurs, effacent les particularismes. La troisième république adopte ainsi un système qui consacre la souveraineté nationale indivisible. « L’élection fonde l’ordre démocratique stato-national en exprimant ce qui permet de dire la souveraineté « populaire », soit l’égalité et l’équivalence des individus et des voix ». Ce qu’il faut retenir de cette partie est que la construction des modes électoraux, renvoie à des conceptions du politique. En plus du suffrage universel, tout un ensemble de modalités est directement lié au « modèle épistémologique du politique » propre à une société, selon la formule de Pierre Rosanvallon.

Si des chapitres entiers sont consacrés aux technologies du vote et aux différentes règles, procédures et matériels utiliser, l’enjeu de ces analyses s’éloignent des attentes qui sont les notre, à savoir dans le cadre d’une réflexion sur la démocratie. Néanmoins, certains éléments sont au contraire cruciaux dans les interrogations qu’ils suscitent. Si les auteurs entendent éviter la lecture évolutionniste d’une amélioration linéaire des scrutins vers la configuration parfaite du suffrage qui garantirait le vote idéal, ils retracent néanmoins l’histoire des législations ainsi que des sciences électorales. Toutes deux seront traversées par de larges débats directement liés aux débats politiques et sociaux de chaque époque. Parce que si les discours en faveur de tel ou tel changement de la procédure qu’il soit d’ordre technique ou juridique, sont toujours légitimé par une argumentation se basant sur l’idéal démocratique,.. ils arrivent pourtant à être contradictoires. La recherche de la « sincérité » passe pour certains par le secret et pour d’autres par la publicisation du vote, ce qui concrètement peut conduire à promouvoir ou rejeter l’isoloir.

Un autre exemple particulièrement intéressant est le retour effectué par les auteurs sur les débats parlementaires de 1885 et 1985 portant tous deux sur la révision du mode de scrutin. Les argumentations révèlent que les propriétés de l’élection sont porteuses de références normatives. Par souci de « justice, moralité, équité, transparence », chacun prône soit le scrutin proportionnel soit le scrutin majoritaire. Il s’agit donc d’une transformation proprement endogène du système électoral, mais la légitimation d’un choix qui semble avant tout partisan et stratégique (« Il est des jeux ou l’enjeu est la règle du jeu elle-même »), se fait sur la rhétorique de l’idéal démocratique à atteindre que l’on consacre « l’homothétie entre les caractéristiques des mandataires et celles des mandants » ou la figure d’un vote abstrait et rationnel détaché des profils des électeurs. Plus globalement ces débats renvoient à l’idée de représentation qui fonde la démocratie. L’élection consiste en effet à la délégation de pouvoir par le biais d’une « réduction géométrique » fonction des résultats électoraux.

L’anecdote selon laquelle, l’académie des sciences avait déclaré qu’il faudrait près d’un an pour procéder au dépouillement d’un vote d’une telle ampleur montre à quel point ce qui parait aujourd’hui élémentaire n’allait de soi à l’époque. La « science de gouvernement » naissante n’est pas infaillible et c’est par tâtonnement que les modalités du suffrage universel vont se mettre en place progressivement. Il faut noter qu’il n’y a rien d’évident à l’époque d’organiser un vote sur un territoire aussi vaste compte tenu des limites des moyens de communication. Du découpage électoral au dépouillement, en passant par la tenue des bureaux de vote, rien n’était acquis, si bien que la tâche paru longtemps impossible. Et si l’académie des science a été préféré à l’académie des sciences morales et politiques pour réfléchir sur ces questions de l’ordre de l’ingénierie électorale, cela renvoie à l’idéal mathématique et scientifique qui prévaut alors dans la société. C’est ce que réaffirme Jean Baptiste Say dans son traité d’économie politique : « Les lois de la politique dérivent de la nature des choses, tout aussi sûrement que les lois du monde physique ; on ne les imagine pas, on les trouve ; elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres et on ne les viole pas impunément ».

La science électorale affirme ainsi que à cette idée que « les foules électorales peuvent être domestiquées par la raison statistique ». Mais elle ne se limitera que très peu de temps au recensement des bulletins exprimés. Dés le départ, elle entreprend d’anticiper les résultats électoraux. Mais hors de question à l’époque de divulguer les résultats à l’avance, car la loi des grands nombres n’est pas assimilé par le quidam, et qu’on se méfierait d’un résultat anticipé, forcément frauduleux. On retient que « la rationalité de l’élection est désormais conçue comme une rationalité sur l’élection »

Cette démarche de sociologie historique démontre comment l’ordre démocratique s’est paré du manteau de la scientificité, c’est-à-dire comment ce modèle d’action gouvernemental a mis en place et revendiqué dans la pratique électorale une rigueur et une rationalité qui devaient être la source de sa légitimité et l’accomplissement de son idéal. Les savants et bureaucrates autant que les législateurs et les politiques ont participé à la mise en place de l’ordre démocratique en assurant l’acte électoral par la science de gouvernement qu’ils ont contribué à construire. On sent l’influence du positivisme dans cette volonté de faire de la politique un objet de science.

Les dispositions matérielles ne s’arrêtent pas là, et il faut assurer dans les faits l’universalité du vote. Il apparaît nécessaire d’assurer l’uniformité des instruments et des conventions de la pratique électorale. De nombreux projets de standardisation seront à l’étude. Peu verront le jour, mais on sent dans les débats s’affirmer cette volonté d’uniformité et de rationalité. Cela va prendre réellement forme au début du 20ème siècle alors que s’organisent les systèmes partisans et que la compétition politique s’accentue, imposant un formalisme plus grand des rites électoraux.

Parallèlement c’est la fiabilité des résultats qui parait de plus en plus essentielle. Il faut non seulement éviter la fraude, mais avant tout, éviter toute suspicion. Tout est mis en œuvre pour assurer la plus grande transparence possible (dont justement la transparence de l’urne) pour que l’opération électorale soit incontestable afin d’assurer au vainqueur la légitimité dont il aura besoin pour exercer le pouvoir, et que la pratique électorale elle-même ne soit pas remise en cause. L’effort législatif en la matière est à souligner, avec des contraintes et des sanctions lourdes et dissuasives au point de faire des instances juridiques les ultimes décisionnaires d’un résultat électoral. L’ambition est de « favoriser l’attachement des mandants aux règles du jeu qui fondent la compétition électorale ». Jamais le « jeu » évidemment ne sera complètement débarrassé des tricheurs. Mais c’est secondaire. Les récents déboires du parti socialiste nous ont rappelé que ce qui est essentiel, c’est l’entente préalable entre les compétiteurs politiques sur l’ensemble des règles du jeu. Et sur ce point, « chaque force politique a intérêt à protéger un dispositif d’où peut résulter la victoire. » Si les revendications d’après scrutin sont toujours intenses et passionnés, il n’en reste pas moins qu’une adhésion implicite aux règles de fonctionnement reste de mise pour tous les acteurs de la compétition politique hormis les groupes anarchistes et révolutionnaires.

Mais les compétiteurs ne sont pas les seuls à devoir accepter les règles du jeu. L’acte du vote implique que l’individu soit devenu citoyen et électeur. Cela demande la mise en place d’une pédagogie civique. C’est ce qui fait dire aux auteurs, que le suffrage universel a fait l’objet d’une acculturation Il a fallu apprendre à voter, et aussi apprendre à vouloir voter. Il y avait donc l’enjeu proprement didactique sur les règles et usages du bon électeur et le déroulement de l’acte électoral. Celui-ci a largement posé et pose encore quelques difficultés. Puis il y a eu l’enjeu de motivation, à savoir celui de convaincre que, un acte mathématiquement insignifiant fait politiquement sens. Il s’agit de l’apprentissage d’un répertoire d’action fondé sur le rejet de la violence, et la valorisation de l’idée de dignité personnelle. Au fur et à mesure des législations, on laissa de plus en plus de responsabilité à l’électeur jusqu’au jour ou on lui laissa mettre lui-même son bulletin dans l’urne, symbole qu’il votait seul sans s’en remettre à un tiers. Ce fut le triomphe à la fois de la raison mais aussi du civisme célébré dans l’imaginaire politique (voir les chansons populaires, considérées comme les « manuels pour illettrés » ). « La citoyenneté prend sens sous l’action de représentations et croyances qui déterminent la valeur intime de cette expérience périodique »

L’apprentissage s’est fait par l’intériorisation de valeurs, qui s’incarnent dans la figure du bon citoyen avec ses droits et ses devoirs. On sent encore aujourd’hui avec quelle solennité et de quelle responsabilité se sentent investis les électeurs lorsqu’on les interroge. La commémoration de l’Histoire violente avec lequel ce droit a été arraché, la récurrence des discours moralisateurs, les manuels d’instructions civique, ont fait leur œuvre. On notera d’ailleurs le paradoxe, en apparence, pour les républicains de célébrer la révolution française. Elle est la seule expression politique violente légitime puisqu’elle a permis de mettre en place l’ordre politique pacifié qu’est la démocratie, à présent toute opinion politique même d’opposition doit s’exprimer par le vote. « Le geste électoral est devenu la pierre de touche d’un code de l’honneur proprement civique ». Voter c’est démontrer publiquement sa qualité de citoyen. Rien d’étonnant que ce droit soit l’un des premiers revendiqués par les « exclus » puisqu’il est le signe d’appartenance autant que d’allégeance à une communauté citoyenne nationale.

L’affirmation de Max Weber selon laquelle l’Etat revendique le monopole de la contrainte physique légitime va de pair avec celle ou il proclame l’avènement d’un mode de domination légale rationnelle. L’acculturation civique dont on a fait état ici, renvoie à un impératif pacificateur des relations sociales et politiques qui consacrent l’ordre démocratique et a fortiori étatique. Le vote est cet « espace neutralisant » qui disqualifie l’usage de la violence, et qui assure l’allégeance à cette domination rationnelle. Le vote prend une place centrale dans le répertoire d’action telle que le définit Charles Tilly, il est le plus légitime. « Le résultat en est une difficulté à penser le vote en dehors des considérants qui définissent l’éthique démocratique ».

Le bilan est en effet qu’il n’y a pas d’application évidente de la démocratie. Si le concept renvoie à des valeurs clairement identifiables, celles-ci ne sont pas directement transposables dans des procédures, des techniques ou des instruments. « Il n’y a rien de naturel, ni d’universel dans les conditions morales qui fondent la citoyenneté ». Le suffrage universel, « instrument de maîtrise des passions populaires », a bouleversé irrémédiablement l’ancienne division du travail politique et inauguré l’ère de la professionnalisation et de la ploutocratie et du « Politik als Beruf » (vivre pour et de la politique). ( Cela a conduit à l’intensification capitalistique des campagnes, recours aux experts, ..) . D’autres formes de cens ont venus dénaturer la démocratie.

Sa mise en place fut accompagnée d’une structuration des conduites individuelles via le cadrage de la pratique électorale dont le sens fut construit pour légitimer l’ordre démocratique. Ainsi fut consacré la conception abstraite et comptable de l’opinion électorale et la métamorphose du bulletin : dans l’isoloir, « Un homme une voix » mais dans l’urne « Un scrutin une population une opinion ».

Nous avons vu comme la structuration des conduites individuelles est directement liée par les cadres normatifs déployés dans le discours politique et les mises en forme de la pratique électorale. Nous avons aussi observé comment il était donné sens à cette pratique, en lui donnant des finalités morales, autant qu’en faisant reposer sur elle la légitimité des gouvernants dont elle faisait le sort. Le fil rouge est que la pratique électorale est le socle de nos démocraties modernes. Elle entend assurer l’exercice de la raison de tous les citoyens « dans le silence des passions ». Elle affirme l’égalité par l’universalité du suffrage. « Objectivée par une histoire, modelée par des représentations, la symbolique du vote génère son propre système de signe et d’habitudes, de compétences et de conventions ». La pratique du suffrage universel est construite sur les mêmes idéaux philosophiques et exigences sociales que le régime politique qu’il entend incarner, c’est-à-dire la démocratie. Mais on notera que les controverses sur les modalités effectives du scrutin sous-tendent des enjeux idéologiques et partisans et que l’histoire du vote est avant tout une histoire sociale.

Yves Déloye et Olivier Ihl, L’acte de vote, Presses de Sciences Po,Paris, 2008, 567p.

Note sur les auteurs : Yves Déloye est professeur de science politique à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne, Olivier Ihl est professeur de science politique à l’IEP de Grenoble ; tous deux sont spécialistes de la sociohistoire du politique Leurs thèmes de prédilection sont le vote et la citoyenneté.

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One Response to “L’acte de vote. Yves Déloye et Olivier Ihl.”

  1. LEWIS


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